La majorité des français s’enrichit dans la crise. Quelles conséquences ?

Nos comptes en banque se sont souvent étoffés depuis le début du confinement. Comme toute entreprise, nos dépenses sont de deux natures : la consommation et l’investissement. Dans cette période, si nous continuons à rembourser nos emprunts, notre consommation a notablement diminué : suppression des frais de transport, de coiffeur, de cinéma, des achats impulsifs dans les magasins… Ni café ni petit verre sur le zinc. Le confinement nous protège des tentations. On évoque un chiffre de 50 milliards d’euros « d’épargne forcée » depuis le début du confinement. Et cela va continuer.

Du côté des revenus, la situation est très contrastée. Dix millions de salariés – la moitié du secteur privé – se trouvent en chômage partiel, payés par l’État à hauteur de 84 % de leur salaire net (dans la plupart des cas). L’autre moitié continue à travailler, sur son lieu de travail habituel ou en télétravail.

La deuxième catégorie est constituée par 5,5 millions d’agents de la fonction publique, dont la rémunération est garantie quelle que soit l’évolution de la pandémie. La troisième rassemble ceux qui perçoivent chaque mois une rente (au sens de Pierre-Yves Gomez) : les retraités bien sûr, mais aussi les chômeurs indemnisés ou les propriétaires fonciers touchant leurs loyers. Au risque de choquer, osons y associer ceux qui bénéficient de prestations sociales telles que le RSA, l’ASS, l’AAH ou l’ASPA. Cette troisième catégorie compte une bonne vingtaine de millions de personnes, dont les revenus ne sont que rarement altérés par la crise actuelle.

La seule catégorie immédiatement affectée est celle des métiers dont les revenus sont directement liés au chiffre d’affaire facturé à des clients. La poursuite de nombreuses activités étant impossible du fait des règles du confinement, des millions d’indépendants et dirigeants de petites entreprises, d’artisans, de travailleurs à domicile, de restaurateurs et autres commerçants ont perdu tout ou partie de leurs chiffres d’affaires. L’État déploie un catalogue de mesures pour les aider à traverser l’orage : prêts garantis par l’État (sous condition d’une cote minimale de 5+ à la Banque de France), aide de solidarité de 1 500 euros (pour ceux dont le bénéfice imposable 2019 était inférieur à 60 000 euros), remboursement des employeurs par les Urssaf de 80% des heures payées mais non effectuées, report quasi-systématique du paiement des impôts, cotisations sociales, loyers, eau et énergie…

Bilan de cette revue rapide : plus de 35 millions d’adultes ne diminuent pas leurs revenus dans cette période, mais consomment moins que d’habitude, thésaurisant souvent ces économies forcées ; une douzaine de millions d’actifs doivent la continuité de leurs revenus aux dispositifs d’urgence activés par l’État.

Toutes les interventions de l’État visent à restaurer le monde d’avant

Un examen critique des dispositifs mis en œuvre pour faire face à l’urgence révèle quelques effets pervers.

Tout d’abord, la logique du « chômage partiel » permet à un employeur de transférer à l’État la charge des salaires, arguant de la diminution voire de la disparition temporaire d’activité. Vu les circonstances, les DIRECCTE (directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) ne sont pas en mesure de vérifier les quelques 10 millions de dossiers de demandes, mais assurent qu’un contrôle sera effectué a posteriori. Nombre de salariés sont donc invités par leur employeur à rester sagement chez eux, à ne pas utiliser leur e-mail professionnel pour ne pas fournir de preuves à une DIRECCTE zélée qui voudrait démontrer que tel ou tel a poursuivi ses activités professionnelles alors qu’il était officiellement en chômage partiel.

Le chômage partiel peut être une aubaine pour certains employeurs en difficulté qui y voient l’opportunité de faire des économies en prenant pour prétexte le confinement. Ce problème est typique des aides conditionnelles, qui amplifient de facto le sous-emploi qu’elles sont censées combattre. Cet effet pervers se double d’une iniquité : l’État (en s’endettant) paie indistinctement 84 % du salaire d’un smicard ou d’un cadre supérieur, alors que l’un et l’autre sont pareillement confinés chez eux, non productifs, avec une consommation réduite. Ainsi certains thésaurisent discrètement les dettes contractées par l’État… ce qui permet même à une minorité d’acheter des obligations d’État pour en percevoir un jour les intérêts…

Le mécanisme du chômage partiel a une justification : il ne s’agit pas tant d’aider les salariés privés de revenu que d’aider les entreprises à passer la crise, pour retrouver l’ordre économique d’avant. Peu importe si les DIRECCTE ne parviendront jamais à vérifier les 10 millions de dossiers individuels. L’objectif réel est la survie des entreprises, en soutenant leurs comptes de résultats, avec le prétexte d’aider les salariés.

Ceci est confirmé par les autres aides déployées : l’aide est systématiquement adressée à l’entreprise, à l’employeur, dans le but ultime de préserver une activité économique dont on souhaite ardemment le redémarrage après la crise. L’effet est dynamique : les prêts garantis par l’État devront en principe être remboursés après la crise, ce qui nécessitera un coup de collier de la part de ceux qui en ont bénéficié, relançant ainsi l’économie.

Incidemment, ces aides permettent aux indépendants, artisans et commerçants de se verser un revenu pendant la période difficile. Mais l’objectif du gouvernement est d’abord de préserver un tissu dense d’acteurs économiques pour la reprise.

D’autres approches sont possibles

Alors que le cours du pétrole rejoint ponctuellement les taux d’intérêt en territoire négatif, les déséquilibres mondiaux sont manifestes. Qui peut assurer que le monde d’après ressemblera au monde d’avant le virus ? Et qui le souhaite ? Au vu de la masse d’articles, pétitions et groupes de travail qui réclament des changements, l’option par défaut d’une continuité n’est pas forcément la plus crédible, car comme le disait Héraclite d’Éphèse, « Rien n’est permanent, sauf le changement ».

Les diverses subventions mobilisées dans l’urgence ont pour caractéristique de figer les situations professionnelles, en espérant que tout se réveillera un jour avec bonheur, comme dans le château de la Belle au Bois Dormant. Plutôt que transiter entre deux positions professionnelles via une période de chômage indemnisé, chacun reste donc en place, en attendant que la situation économique embellisse. Mais si la crise devait durer de nombreux mois, voire des années, l’État continuerait-il à se substituer aux employeurs pour payer des millions de salariés déclarés en « chômage partiel » ? Et en finançant les salaires élevés de cadres supérieurs déclarés inutiles par leur entreprise ?

L’absence d’adaptation est problématique. La contribution financière de l’État pour maintenir les inégalités de revenus est peu légitime. Pourquoi recourir sans limite à la dette publique pour financer des plans de continuité d’entreprises, alors que la majorité de la population s’enrichit dans la crise ? On pourrait raisonner autrement, suivant trois principes.

  1. Lorsque l’État manifeste sa solidarité à l’égard de personnes ou de familles frappées par un désastre, chaque victime doit être traitée de façon identique.
  2. Lorsque les conditions de marché sont bouleversées et que la visibilité disparait, les acteurs économiques doivent pouvoir se reconfigurer rapidement, par exemple pour fabriquer des masques ou arrêter la production de pétrole.
  3. Aucun mécanisme mis en place par l’État ne doit jamais décourager qui que ce soit de participer par une activité professionnelle rémunérée.

Une façon de répondre à ces trois impératifs pourrait être de mettre en place quatre dispositifs complémentaires.

  1. Un socle de revenu identique pour toute la population, déduit automatiquement chaque mois du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, augmentant la résilience et la confiance de tous dans une période de grande incertitude.
  2. Un moratoire sur les remboursements d’emprunts, permettant à chacun de demander à sa banque de décaler sans frais les remboursements pendant la durée de la crise.
  3. Une forme nouvelle de suspension du contrat de travail, libérant le salarié et l’employeur de leurs obligations respectives pendant la période d’incertitude.
  4. Une participation de solidarité exceptionnelle, qui pourrait prendre la forme d’une « CSG-covid », montrant – mieux que les applaudissements à sa fenêtre – l’implication financière de chacun dans l’effort demandé à tout un pays. Mobiliser pour le bien commun « l’épargne forcée » évoquée au début de cet article est légitime. Ce serait sans doute plus utile que de laisser ces milliards épargnés nourrir l’inflation des prix de l’immobilier.

Si on y réfléchit un peu attentivement, cette combinaison remplacerait avantageusement les dispositifs actuels. Les actifs désœuvrés mais sécurisés financièrement ne seraient plus spécifiquement à la charge de l’État. Ils auraient le choix d’activer immédiatement ou plus tard leurs droits à l’assurance chômage, pouvant s’investir dans l’intervalle dans toutes sortes d’activités utiles éventuellement rémunérées. Les employeurs seraient incités à se reconfigurer rapidement pour adapter leur entreprise à l’évolution des marchés, préparer le futur et attirer des salariés plus autonomes et motivés.

Ce ne sont là que quelques pistes de réflexion, qui feront légitimement débat. En tous cas, une action publique qui aborde une crise planétaire avec pour seule ambition de rétablir la situation antérieure est un peu décevante. Combien d’opportunités de transformations positives gâchées, à titre individuel et collectif ?